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Vendredi 14 juin

" Le printemps est vraiment ma saison préférée ", alors que nous sommes déjà à la mi-juin, François se fait à nouveau cette réflexion, avec un sourire auto moqueur, du fait de la récurrence annuelle et plurielle de cette pensée. Le soleil encore généreux en cette fin d'après-midi, annonciateur d'un été plein de promesses, l'incite, faisant fi de la climatisation, à entrouvrir la fenêtre de son bureau. Du jardin public, montent les senteurs printanières, le chant des oiseaux et le pépiement des enfants, toutes choses qui finissent de dissoudre le peu de volonté résiduel qui lui permettrait de mettre une dernière main au dossier dont il a la charge. Son travail d'expert dans l'important groupe d'assurances qui l'emploie, l'occupe plus qu'il ne le passionne. Une certaine monotonie s'est installée, son salaire lui garantit un train de vie confortable, mais ne lui permet pas en contrepartie d'envisager un avenir professionnel différent, plus excitant, auquel il aspire par bouffée lorsque le train-train devient trop pesant ou son quotidien trop prévisible.

 

Il vient d'accepter l'invitation de quelques uns de ses collègues à passer avec eux un moment de détente conviviale dans un bar américain, au nom de la " cohésion de l'équipe ". Il prend soin d'informer Christine, sa compagne, de son retour plus tardif qu'à l'ordinaire.

 

Le « Meet Friend» correspond à l’idée qu’il s’en faisait : décor, ambiance, musique ; le tout, ma foi, plutôt apaisant. Ne prêtant qu’une attention fort distraite à la discussion de la tablée, qui tourne invariablement autour du " bureau ", il remarque parmi les hôtesses qui officient en cet endroit une jeune femme d'origine sud asiatique.

  

Sa plastique agréable n'est pas la raison première de son intérêt. Quelque chose d’indéfinissable émane d’elle, dans son regard profond et triste, qu'il a su capté, comme préoccupé, en opposition avec un sourire de circonstance ; sa démarche se veut détachée, non aguichante, son maintien altier hérité de sa culture complète son image. Il a le sentiment diffus et l’idée saugrenue que seule l’enveloppe, le corps de la jeune femme, est présent dans cette salle ; son esprit, son "essentiel" est ailleurs.

 

Répondant à une impulsion inhabituelle, comme en état second, il se lève et l’aborde en éprouvant, non pas de la timidité mais un certain respect, la part de l’ombre.

« Je peux vous offrir un verre ? » Surpris de sa propre audace.

La proposition ne peut surprendre la jeune femme, cependant plongeant son regard émeraude dans le sien, elle lui demande avec une ébauche de sourire et un léger temps de réflexion :

« Avec le groupe ou avec vous ? »

Pris de court, pour lui il ne s’agissait évidemment que d’une invitation personnelle, il finit par bafouiller :

« Tous les deux.....je veux dire.....seul.....enfin, nous deux quoi ! »

« Dans ce cas, oui » sa réponse jaillit sans hésitation, accompagnée d'un sourire qui cette fois s’épanouit et éclaire son visage, au maquillage léger.

Il vient à l’esprit de François que si son invitation avait concerné le groupe, la réponse de son invitée aurait été négative, cela le flatte sans qu'il ne soit sur de la raison. Après tout, elle n'apprécie peut-être pas de se trouver en trop nombreuse compagnie !?

Quant à ceux qu'il abandonne, leurs regard en disent long sur l'attitude masculine, mélange d'envies individuelles non assouvies et accord tacite de la "meute" pour une "bonne chasse".

 

Se dirigeant vers un coin tranquille, elle s’assied au fond de la banquette et constate avec plaisir qu’il se place en face, et non à son côté, laissé délibérément libre.

Elle sait ainsi que sa première impression est la bonne : il agit bien d’un "cérébral" et non d’un "tactile"; et puis quelque chose dans son attitude, dans sa timide maladresse à l’inviter le lui a rendu immédiatement sympathique.

Elle ne lui dira jamais non plus qu’elle l’avait remarqué dans le groupe et que sa réponse éclair à son invitation était en conséquence mûrement réfléchie et toute prête. Leurs yeux , périscope du coeur, avaient remplis leur ouvrage.

« Vous pouvez me tutoyer, si vous le souhaitez ! » lui dit-elle, instaurant ainsi le type de relation sensé le mettre en état de supériorité. La musique, diffusée par un petit haut parleur implantée dans la paroi, accompagne avec discrétion la lumière tamisée et les senteurs légèrement musquées qui les entourent. Dans quelle mesure le parfum de la jeune femme y participe-t-il ?

Il commence par se raconter, n’est-elle pas là pour ça ? La raison de sa présence, son travail, des anecdotes de tous les jours, rien de très personnel en somme.

Elle l’écoute, attentive, avec un intérêt amusé, dénué d’obligation. Toujours est-il qu'il le ressent ainsi.

Le sourire qu'elle lui renvoie lui semble, cette fois, spontanée, rare mais charmant, sans être enjôleur.

« Pardonne moi … » en utilisant le tutoiement la première, inversant ainsi la règle pré-établie précédemment.

« … je prends plaisir à t’écouter, mais je dois te faire consommer si je veux pouvoir rester avec toi …. »

Il accepte bien volontiers le tutoiement dont il n'a pas encore osé user, se flatte qu’elle émette le souhait de rester avec lui. Il a bien relevé, en effet, qu’elle n’a pas employé la formule habituelle en ce lieu, selon ses souvenirs cinéphiles : «.....si tu veux que je puisse rester en ta compagnie. »

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